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ARMENIE
Jour de sang : Témoignage sur les évènements des 1er et 2 mars 2008
Publié sur http://armenews.com le 6 mars 2008 par Stéphane/armenews
6h50- 8h
Pas de bruit depuis la place de l’opéra, et pourtant, l’évacuation par la force commence. La police, en tenue anti-émeutes (matraques/casques/boucliers) ceinture déjà tout le périmètre de la place, en rangs serrées, gardant toutes les entrées, à raison d’un homme tous les cinquante centimètres sur les rues Derian et Toumanian. De loin, vers huit heures, on ne voyait déjà plus que des camions chargeant les derniers matelas et tentes des protestataires pro Lévon, qui, depuis le lendemain des élections, campaient là jour et nuit pour demander l’annulation d’élections qu’ils estiment fraudées. Sur le pavé rose, devant le restaurant « Hin yerevan », juste face à l’entrée de la nouvelle avenue du Nord, il y a encore une large tâche de sang que l’on a déjà essayé de laver à grande eau.
Personne ne le sait encore mais Lévon Ter Pétrossian est encore sur la place, à assister aux derniers instants de « son » rassemblement, qu’il a toujours voulu maintenir, a-t-il expliqué maintes fois, « pacifique et non violent ». Balayeurs et camions à ordures ont remplacé les protestataires.
8h30 à 9h30
De petits groupes ont commencé à se rassembler. Au beau milieu de la rue Toumanian, on arrête sans ménagement un homme qui a une blessure sur le crâne et saigne assez abondamment. On le pousse dans le panier à salade, un jeune flic qui a aussi visiblement essuyé un coup ou deux est évacué. Plus tôt, en pleine rue aussi, notre photographe Max Sivaslian est témoin de l’arrestation de Hrant Bagratian, ancien Premier ministre du temps de Lévon.
Un peu plus loin, les petits groupes qui sont formés sur le carrefour entre Mashtots et Toumanian s’agitent. Les femmes sont les plus virulentes, parlant aux policiers comme à leur fils, avec l’assurance de ces mères qui ne veulent pas voir leurs enfants se faire frapper par ceux qui peuvent être leurs propres frères. L’une d’elle pleure même, un peu à l’écart. « Je suis une Arménienne de l’extérieur, mais ceci est mon peuple, vous comprenez ? mon peuple »...Comme le groupe le plus important, angle de la rue Toumanian et avenue Mashotots, vocifère un peu trop, un coup de matraque vole sur la jambe d’un jeune homme. Un autre s’échauffe, crie sur les flics, qui chargent et poursuivent le gamin sur le haut de Mashtots, devant le reste de des gens, comme abasourdis. Une autre nouvelle circule déjà : pas de bilan certain sur les arrestations, encore moins sur les blessés, mais Lévon Ter Pétrossian convoque la presse chez lui
10 heures
Le temps de regarder une dernière fois la situation tendue dans ces rues qui jouxtent l’opéra et il faut prendre la direction de la résidence de Lévon. Mais déjà le bruit circule que des manifestants se rassemblent vers l’ambassade de France et beaucoup commencent à descendre dans cette direction via l’avenue du Nord en scandant les slogans désormais familiers des meetings de l’opéra.
Pour se rendre vers la résidence de LTP, près du Dzidzernagabert, alors que le trafic est stoppé dans la plupart des rues du centre, la progression est lente. En montant vers le marché du stade, ou c’est jour d’affluence, l’embouteillage se gonfle. Ensuite, il faudra passer deux barrages de police successifs avant d’arriver à proximité immédiate de la demeure de Lévon Ter Pétrosian. Ce sont ses gardes du corps qui négocient le passage des journalistes et les conduisent jusqu’à l’intérieur. Une vaste cour complètement entourée de mur entoure la maison, un petit traîneau jaune d’enfant est encore perché sur une motte de neige en train de fondre, l’escorte nous emmène jusqu’à la salle à manger, ornée de beaux objets de collection - et de Lévon, tirant des bouffées les unes après les autres de son éternel porte cigarette, aujourd’hui de couleur dorée On déplace la lourde table de la pièce, les journalistes se tassent comme ils peuvent, on attend les retardataires et hors micro Lévon commente déjà : même sous Gorbatchev, il ne s’est jamais produit pareille chose.
11heures
Enfin, l’ancien président commence ses déclarations. Réveillé dès 6 heures - il dort dans une voiture près d’un des cafés de la place depuis une semaine - on lui fait part du fait que des bataillons entiers de police manoeuvrent depuis potron-minet dans les quartiers excentrés de la ville et commencent à descendre vers le centre. Il affirme être resté sur la place depuis le dernier mot de son discours interrompu brusquement par l’arrivée des forces de police à 6h50, lesquelles l’ont contraint à descendre de la tribune- et ce, jusqu’à la fin de l’évacuation, vers 8h30. « La police est intervenue sans avertissement aucun, affirme Lévon. Si nous avions su qu’une telle chose se préparait, nous aurions demandé aux femmes et aux enfants d’évacuer la place ».
D’après ses dires, après avoir été dégagé de la tribune, ses gardes du corps ont fait cercle autour de lui, et l’ont protégé de toute arrestation. Bien sur, les forces de police voudront à plusieurs reprises l’embarquer de force, à bord d’une voiture de police, mais, toujours sous escorte de sa garde rapprochée, il refuse de les suivre. Coté police, on doit avoir consigne de ne surtout pas le transformer en martyre d’aucune cause, et donc, de ne pas l’arrêter en usant de trop de violence...Toujours sous la garde de son escorte, il dit avoir ensuite regagné sa après 8h30. Interrogé sur ce qui va se passer maintenant, LTP explique qu’il ne sait pas s’il y a eu appel ou non à une nouvelle manifestation dans l’après midi. Il est coupé du monde explique-t-il. Pas tant que çà sans doute, puisque les journalistes s’écrasent les uns les autres dans la salle à manger.
12h
Alors que Lévon parle encore de ce réveil brutal et de l’évacuation de la place de l’opéra aux journalistes, le porte parole de la police, Shirinian, tient un point presse vite retransmis sur les chaînes de télévision nationales. Contrairement à la version que vient de présenter LTP, le pouvoir affirme avoir eu des preuves que les manifestants détenaient des armes et n’avoir pénétré sur la place que pour leur demander de les leur remettre. Ils auraient alors essuyé insulte et jet de projectiles qui, ce les aurait alors forcé à intervenir et à faire dégager tous les manifestants par la force.
Au même moment, à l’autre bout de la ville, ce que personne n’attendait : un rassemblement s’est bel et bien formé pile devant l’ambassade de France. Le symbole est fort et l’endroit stratégique : outre l’ambassade française, se trouvent, juste en face, la mairie, toute neuve, un peu plus haut, l’ambassade d’Italie, et plus loin, en remontant l’avenue Krikor Loussavoritch, vers Mashtots, l’ambassade de Russie. Un cordon de policiers équipés anti-émeutes est collé au ras des grilles de l’ambassade de France. Parmi les manifestants, tous les bruits circulent sur la manière dont s’est passée un peu plus tôt l’évacuation de la place - usage d’appareils à électrochoc, de gaz lacrymogène, coups de matraques. Surtout, une rumeur, sans doute décisive pour la suite des événements, enfle dans la foule : une enfant de 10 ans aurait été frappée à mort lors du « nettoyage » de la place. L’ambiance est déjà chauffée par ce qui se colporte, puis, passe un camion à la benne chargée à ras bord des matelas, tentes et autres effets des manifestant. Max Sivaslian, qui photographie déjà le rassemblement, explique : « les gens sont devenus comme fous en voyant ce camion...ils ont réussi à l’arrêter et ont ensuite actionner le système de la benne et décharger juste devant l’ambassade de France tout ce qui avait été récupéré sur la place de l’opéra et qu’on emmenait sans doute vers la décharge ». Le chauffeur est pris à parti, mais certains manifestants le protègent. Un colonel de la police, visiblement en état de choc devant ce qui vient de se passer, manque aussi de se faire lyncher, mais Max Sivaslian voit les manifestants l’emmener loin du camion arrêté, vers le théâtre, au-delà de l’ambassade de France. Les incidents avec les forces de l’ordre éclatent, au ras des grilles de l’ambassade de France. Les affrontements entre manifestants et policiers sont déjà d’une violence qui surprend les observateurs. C’est une mêlée, un corps à corps, avec des femmes, des gens âgés même, et la police. Beaucoup ont réussi à arracher aux policiers matraques, boucliers, casques et même protège-tibias. On se bat, on hurle, et finalement, la police va se replier.
Non seulement ce premier affrontement entre manifestants et police ne va pas disperser la foule - mais pire, celle-ci va augmenter d’heure en heure. Ce qui peut expliquer, aux dires des témoins de la scène, la rage des manifestants outre le passage de ce camion est bien cette rumeur affreuse qui circule depuis un moment déjà et court sur l’échine de la foule de cette enfant de douze ans battue, peut etre tuée, lors de l’évacuation de la place. Une rumeur qui ne pourra bien sur jamais être vérifiée - mais elle suffit à elle seule à provoquer une véritable explosion coté manifestants. Dans une nation qui a déjà vu sacrifier beaucoup trop de ses enfants, les plus petits sont plus que partout ailleurs sacrés, le centre de la vie chaque famille arménienne, auxquels on sacrifie tout surtout dans les familles les plus pauvres.
Des leaders arrivent, on parlemente, et si la police se retire, on compte déjà en plus du camion-benne, au moins un bus arrêté et mis en travers de la chaussée au niveau de l’ambassade de France.
15 heures
Pour celui qui n’arrive que maintenant depuis la place de la république, la scène est impressionnante et surtout, imprévue. Depuis le bas de l’avenue Vasken Sarksian, les jardins qui font face à l’ambassade d’Italie et à l’hôtel Congress sont remplis de monde et surtout, les principaux accès de Krikor Loussavoritch ont été barrés par plusieurs bus de transport public. Après le premier, les manifestants en ont forcé d’autres à s’arrêter et les ont fait manœuvrer de manière à boucler complètement toute la zone. Des jeunes ont grimpé sur les toits des bus et périodiquement la foule hurle les mêmes slogans que sur la place de l’opéra, et scandent « Lévon, Lévon ».
Les plus décidés sont déjà sur les marches de la mairie face aux forces de police, qui essuient des jets de projectiles et tentent de contenir la foule. Cris, hurlements - le service d’ordre de l’opposition intervient mais ne parvient pas à calmer la foule. Les yeux sont dilatés, le cordon improvisé de service de sécurité menace de céder. Les forces de police préfèrent alors se « redéployées » - traduction : les hommes en casque battent en retraite et entrent à reculons dans la mairie pour s’abriter, en espérant que les manifestants, pourtant prêt à le faire, ne vont pas donner l’assaut contre la lourde porte vitrée. Comme une vague, les manifestants refluent et la foule se concentre autour du monument à la gloire d’Alexander Miasnikyan, leader arménien de la révolution bolchévique. Tout d’un coup, une voiture, peut être une Jeep de la police, comme celle déjà vandalisée près d’un des bus, fonce depuis devant la mairie à travers la foule. Très vite, une ambulance se fraie un chemin une femme gît par terre. Impossible de savoir si elle a été renversée ou s’est évanouie. Deux minutes après, de la fumée monte d’un point de l’avenue un peu au-delà de l’ambassade France : la voiture a été incendiée et brûle tandis que le service de sécurité redoutant son explosion crie aux gens de ne pas approcher.
16 heures
Les figures de l’opposition sont là, l’un d’eux, comme Napoléon avant la bataille, fait manoeuvrer encore quelques bus pour refermer encore plus la ceinture. C’est désormais clair : ces bus, dont un des plus antiques porte encore le sigle de l’Intourist, vont servir de barricades. Les grands bus et trolly bus arrêtés par la foule en rage barrent l’avenue elle-même et l’accès au delà de la mairie - et ceux qui servent d’habitude de taxis collectifs sont utilisés à l’autre extrémité, devant l’ambassade d’Italie et autour du jardin du terre plein central. Il n’a pas fallu deux heures pour complètement verrouiller par ces barricades inattendues tout l’endroit. La foule des pro Lévon est au cœur d’un des points les plus sensibles d’Erévan, face aux ambassades européennes et de Russie. Ce n’est pas tant la mairie qui était visée, ou les Russes, ou les Italiens - mais sans doute, la France.
On parvient à remonter au pied de la statue de Miasnikyan hauts parleurs et micro - même si la voix de l’orateur est quasi inaudible, il continue à appeler à un rassemblement pacifique, et que les bus qui barrent ainsi les rues alentours « sont non pas un acte de violence mais d’autodéfense ».
17 heures
La seule petite boutique qui, en arrivant vers le bas de Mashtots, vend quelque chose à manger et de précieuses cartes de recharge pour les portables est quasiment dévalisée par tous ceux qui cherchent à se ravitailler. Priorité : ces cartes recharge pour les portables. Tous les jeunes et même moins jeunes passent leur temps à photographier depuis leur portable et peut être même à filmer ce qui va voyager jusqu’à l’autre bout du monde arménien par la magie d’internet ou des connections blue tooth des mobiles. Il n’en allait pas autrement pendant toute la semaine de rassemblement à l’opéra. Du coup, aucune communication ne passe. Autre possibilité : le réseau est rendu inactif pendant les manifestations, brouillé ou désactivé par les autorités. On ne pourra jamais avoir de réponse sur ce point.
19h30/20 heures
A plusieurs journalistes, nous descendons vers le lieu du rassemblement. Déjà, place de la République, on voit la police avec son équipement anti émeutes s’avancer en colonne jusqu’au premiers bus, coté ambassade d’Italie. Une fois derrière la « barricade », surprise : des jeunes préparent déjà des cocktails Molotov. En deux heures de temps, on est passé du rassemblement déjà marqué par une certaine violence et de premiers affrontements avec la police - à l’organisation comme pour un siège et une véritable préparation à la guerre de rue. Trois dames d’un âge respectable sont là, derrière les bancs et les bus qui ferment tout accès - bancs démontés des jardins publics avoisinants. N’ont elles pas peur ? « Mais non, pas du tout, qu’ils nous tuent, et après !!! » vont elles répondre en cœur. Quand une première colonne de police approche, les premiers jeunes tentent d’allumer des cocktails Molotov. De manière dérisoire, un gamin qui ne m’arrive pas à l’épaule et n’a pas beaucoup plus de 13 ou 14, fait reculer les gens, les « protégeant » - armé d’une barre de fer.
Plus loin, au cœur du rassemblement, les jeunes et moins jeunes, des femmes même, se sont armés qui, de barres de fer, qui, de simples morceaux de bois. Ils les ont trouvé sans doute dans un chantier face à la mairie, mais on voit aussi une petite partie de la palissade du petit parc de la rue Zakian démontée. Un jeune passe avec une espèce de baguette : « c’est pas très solide mais çà peut faire mal » dit-il à un copain. Plusieurs endroits de la chaussée ont été défoncés, et les manifestants tapent encore le bitume à coups de barre de fer pour en arracher des pavés.
21 heures
La foule reste près de la statue, ou les leaders de l’opposition continuent des discours sur la tribune improvisée. A 21h15, ce sont les premières grosses déflagrations, destinées à effrayer, assourdies, et tout de suite après, les premières balles traçantes qui déchirent le ciel. Les plus décidés se sont portés au delà de l’ambassade de Russie, vers la carrefour de l’avenue Mashtots, au delà des derniers bus qui ferment l’avenue. Les premiers rangs de la police sont largement visibles malgré la nuit, de l’autre coté du carrefour entre l’avenue Loussavoritch et la fin de l’avenue Mashtots. Les cocktails Molotov entrent en action. On entendra aussi des tirs, mais de quel coté viennent-ils ? Et vers quelle heure ? C’est la confusion de toute émeute violente. Quand les manifestants reculent, nous, journalistes, nous reculons aussi, de quelques dizaines de mètres. On s’abrite dans une impasse. Un jeune, très choqué, demande une cigarette et dit en anglais « ils tuent les gens à quelques mètre,ils les tuent, il y en a au moins déjà trois ».
Vers 21h30, devant l’ambassade de Russie un jeune en uniforme de soldat a le visage en sang. Les manifestants le ramènent derrière les bus, tentent d’avoir une ambulance garée dans le jardin public de Zakian. Une partie de la foule veut le lyncher, l’autre le protège : « nous sommes tous Arméniens » hurle un homme pour protéger ce jeune homme qui saigne encore plus abondamment et surtout semble avoir déjà perdu connaissance.
Un autre blessé déjà. Un gamin. Il est porté par des manifestants qui l’évacue de ce qui est devenu le « front », sur le carrefour. Il a la moitié du visage défoncé, le crâne qui saigne, et l’œil gauche, complètement fermé et tuméfié, est sans doute perdu. Un autre homme me montre une blessure à la cheville, des trous assez nets. Balle ? Eclats de grenades lacrymo ? L’une de ces grenades justement tombe à l’arrière de la « ligne de front ». les manifestants s’écartent à toute vitesse, tandis qu’elle s’écrase sans exploser dans les rangs serrés près des bus. A cinquante mètres, certaines jeunes remontent à l’assaut. Des canons à eau ne crachent qu’un petit jet et sont dérisoires pour empêcher l’avance. La police va reculer d’ailleurs jusqu’à la rue Léo. En voyant des journalistes, certains sont agressifs, d’autres nous crie ce chiffre de trois morts, encore et encore, tous dans les rangs des manifestants, après trois quart d’heure ou une heure seulement d’affrontement. En tentant de regagner le centre ville, on voit la rue Léo pleine de « réserve » de la police, idem sur la rue Sarian. Pas de soldats en revanche. Il peut être 23 heures. Depuis 22h30 déjà, sans qu’on le sache au coeur de l’affrontement, le président Kotcharian a proclamé l’état d’urgence.
Minuit - 2 heures du matin
La charge finale n’a pas eu lieu. Les fortes troupes de police cantonnée partout autour de la zone d’émeute ne sont pas lancées. Un message de Lévon aurait appelé au calme et à la dispersion - et ceux qui restaient encore dans l’enceinte des barricades de bus se dispersent. La police n’est plus sur le carrefour. Mais deux journalistes assistent au pillage sur le bas de Mashtots de deux boutiques, « Roberto », un magasin de vêtements et de chaussures et un supermarché. La rumeur - toujours elle - veut que le premier appartienne à un proche de Kotcharian, l’autre à l’un des « oligarches » connu sous le nom de « Lefik Samo » et périodiquement cité et décrié dans les discours de Lévon. D’autres sources disent qu’en fait, ce sont moins les manifestants qui ont pillé ces boutiques - que des repris de justice dont une trentaine aurait été opportunément relâchée de prison deux jours plus tôt - là aussi, invérifié et invérifiable. L’émeute s’est alimentée et s’alimente toujours de rumeurs.
Dimanche, 9 heures
On n’apprendra qu’au début de la matinée l’incroyable : huit morts. On s’attendait aux blessés - pas à « çà ». Pas au sang versé de cette manière. Pas au Madagh. Il faudra du temps à l’Arménie pour s’en remettre. Du temps pour comprendre l’enchaînement des faits vécus à chaud. Du temps aussi pour comprendre qui a voulu le pire. De quel bord est venu le plus de violence. Qui, du président et du premier ministre ou de Lévon Ter Pétrossian, était le plus résolu à aller jusqu’au bout. Ironie du sort, c’est le premier vrai jour de printemps, presque chaud, doux en tous cas. Sur la place de la République, les blindés et les soldats sont déployés. On patrouille dans les rues. Défense d’approcher de la zone des émeutes. Au ministère de l’intérieur, le service de presse de la police confirme les chiffres entendus déjà partout de ces huit morts, sans apporter la précision essentielle - combien de manifestants, combien du coté des forces de l’ordre ? Surtout, le service de presse affirme que selon les premiers résultats de l’enquête, il y a eu des tirs du coté des manifestants. On en a entendu, des tirs - mais bien difficile de savoir de quel coté ils venaient. Egalement, le service nous apprend l’usage par les manifestants d’engins explosifs artisanaux en plus des cocktails Molotov.
A la morgue centrale, les visages fermés des médecins en blouse blanche ne laisse rien filtrer - mais ils semblent assommés. Ils confirment qu’ils ont reçu huit corps. Celui d’un policier est là, et ses proches aussi, venu le chercher. Un des médecins confirme : les victimes sont toutes des jeunes. L’autopsie n’a pas encore commencé. Qu’ils soient manifestants ou policiers, il y a donc huit jeunes qui ont cessé d’être, huit corps, qui ne respirent pas ce matin l’air doux du premier frisson de printemps et ne sentent pas sur leur peau le soleil plus chaud. Il y a un pays en état de choc. Une Arménie qui ne comprend pas. Et des mères qui, quelque part, sont déjà en train de pleurer.